Le lys de Brooklyn- Betty Smith

J’ai une affection particulière pour les romans d’apprentissage. C’est un genre qui parle facilement par sa dimension universelle, et qui a donné un grand nombre de chefs-d’oeuvres (on ne cite plus Oliver Twist, L’attrape-coeurs ou encore Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur). Ainsi, par où commencer pour parler de cette perle de la littérature américaine qu’est le Lys de Brooklyn ? C’est un roman d’apprentissage d’une grande tendresse, qui traite de la misère, du deuil, des difficultés de l’immigration, de l’instabilité de la vie moderne, mais aussi des petits bonheurs de la vie quotidienne, de l’importance des liens familiaux ou encore des bienfaits de la lecture, et qu’on referme à regrets.

« « Francie a droit à son bol à chaque repas, comme tout le monde. Elle aime mieux le jeter plutôt que de le boire. C’est son affaire. Je n’y trouve rien à redire. J’estime qu’il est bon que les gens comme nous puissent, une fois par hasard, gaspiller aussi quelque chose, sentir ce qu’on éprouve à avoir de l’argent, beaucoup d’argent, au lieu de toujours compter, compter, compter. »
Ce raisonnement singulier plaisait à Maman, et aussi à Francie. C’était comme le maillon qui reliait la grande tribu des pauvres, pressurés, exploités, et le clan de ceux qui avaient le moyen d’être prodigues. Francie avait le sentiment que, plus dénuée que personne à Williamsburg, elle avait ainsi davantage: elle se sentait plus riche de pouvoir gaspiller un peu. Elle savoura longuement son gâteau, regrettant d’en avoir si tôt fini du bon goût sucré, tandis que son café refroidissait; puis, négligemment, d’un geste royal, magnifique, elle jeta le contenu de son bol dans l’évier. »

On y suit la vie de Francie Nolan, une petite fille habitant Brooklyn, née d’un père irlandais et d’une mère autrichienne. Sa mère est aussi forte et déterminée que son père est fragile et incertain, mais d’une tendresse irrésistible. Francie aime lire, observer les gens, et écrire. À travers ses yeux nous voyons l’histoire de sa famille, de l’immigration de ses grands-parents, de la vie quotidienne de Brooklyn et de tous ses personnages pittoresques, et de la littérature qui va permettre à Francie de se hisser hors de la misère familiale. Le titre original, « a tree grows in Brooklyn », rend à merveille la métaphore que tisse l’auteure du début à la fin du roman, faisant référence, dès le début du roman à un arbre plus fort que le bitume, qui s’infiltre dans les cours des immeubles, et dont on essaie de se débarrasser en vain. Sa capacité à s’adapter, à naître et à s’épanouir sur un terrain plus que néfaste fait sa réputation, et c’est à cet arbre que l’auteure veut comparer la petite Francie, pauvre, fragile et maigre, sur qui personne ne miserait, mais qui est en réalité enrobée d’une fine couche d’acier.
Le ton du livre, à la fois nostalgique et plein d’espoir, sertit de diamants les vies de ces personnages inattendus et savoureux, qui laissent chacun au lecteur un souvenir indélébile. Le père alcoolique, poète désespéré, chômeur syndiqué, toujours impeccablement vêtu, et assumant la tâche de faire rêver ses enfants, la mère, d’une incroyable force de caractère, tenant le logis entier d’une main ferme, inculquant des principes forts à ses enfants, ou encore la tante Sissi, ayant été mariée trois fois, et eu 14 fausses couches, mais d’une drôlerie et d’une légèreté irrésistibles.
La première partie du roman est déjà un chef-d’oeuvre en soi. Elle relate de manière détaillée un samedi typique de la vie de Francie, alors âgée de 11 ans, avec ses petits plaisirs, comme acheter des bonbons ou aller emprunter un livre à la bibliothèque. La seconde raconte l’histoire de sa famille, celle de sa mère, ses parents autrichiens et ses soeurs, les Rommely, et celle de son père et ses frères irlandais, ces garçons Nolan qui sont de fragiles rêveurs, et ne vivent jamais longtemps. La troisième partie développe l’enfance de Francie depuis sa naissance jusqu’à la mort de son père, à ses 14 ans. Enfin, la dernière partie se consacre à la vie de Francie après la mort de son père qu’elle aimait tant, alors qu’elle doit travailler pour nourrir sa famille, jusqu’à ce qu’elle quitte le foyer pour aller à l’université.

C’est un livre d’une beauté et d’une tendresse rares, qui se savoure, dont chaque page semble être un arrêt sur image d’un quotidien disparu, et dont chaque mot dégage une beauté presque surnaturelle, avec des images merveilleuses et des personnages qu’on a du mal à laisser partir.

« Papa avait préparé pour sa fille un cadeau très particulier: une carte postale représentant une église. Du mica en poudre saupoudrait tout le toit; cela brillait mieux que la vraie neige. Les fenêtres étaient faites de carrés de papier d’un orange éclatant. Ce qu’il y avait de plus merveilleux dans cette carte, c’est que, lorsque Francie la regardait par transparence, la lumière, traversant les vitraux, jetait sur le mica des reflets dorés. C’était magnifique. »

Éditions 10/18 

Traduit de l’anglais (américain) par Maurice Beerblock

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s