La poursuite de l’amour- Nancy Mitford

Depuis le début de l’année, ma nouvelle passion, c’est Nancy Mitford. Je ponctue mes diverses lectures d’immersions dans sa dernière biographie écrite par Jean-Noël Liaut, dont j’aurai l’occasion de vous reparler plus en détail. L’histoire de la famille Mitford toute entière me fascine presque autant que celle des Brontë. D’abord, sans doute parce que je suis assez friande d’excentricité anglaise, et que la famille Mitford est absolument imbattable sur ce terrain… Mais aussi parce que si les destins de chaque membre de la fratrie sont déjà exceptionnels individuellement, il est encore plus déstabilisant de les considérer comme un tout. Dans ce contexte, il est d’autant plus incroyable que face à la vie excentrique que mène chacune de ses sœurs, parfois comique au possible, et parfois horriblement tragique (par exemple Unity, sa jeune sœur qui, passionnément amoureuse d’Hitler, se mit une balle dans la tête le jour de la déclaration de guerre contre l’Angleterre, et ne mourut pas mais resta handicapée pendant de nombreuses années avant de mourir dans d’atroces souffrances, ou encore Diana, qui incarnait la perfection intellectuelle et physique dans la famille, avant de tout abandonner pour épouser Oswald Mosley, le chef des fascistes anglais, et passa plusieurs années en prison, dénoncée par Nancy, tandis que Jessica combattait avec les communistes en Espagne, pour ne citer qu’elles…), Nancy avait atteint un niveau d’autodérision tel que dans le vif du sujet, elle n’hésitait pas à écrire une satire de sa famille et de sa propre vie, piquante et scandaleuse.

« Mon oncle Matthew avait quatre magnifiques limiers avec lesquels il chassait ses enfants. Deux d’entre nous partaient en avant pour semer la piste, puis Oncle Matthew et les autres suivaient à cheval derrière les chiens. On s’amusait follement. Un jour il était venu chez nous et nous avait chassées, Linda et moi, à travers la plaine de Shenley. Ce fut la cause d’une énorme agitation dans le voisinage. Les gens venus en week-end dans le Kent furent atterrés, en se rendant à l’église, par le spectacle de quatre énormes limiers donnant de la voix derrière deux petites filles. Mon oncle leur apparut comme un seigneur corrompu tiré d’un roman, et je fus, plus encore qu’avant, entourée d’une auréole de folie et de perversité et jugée dangereuse et infréquentable pour leurs enfants. »

La poursuite de l’amour est considéré comme son chef-d’œuvre et on comprend pourquoi: ce roman en grande partie autobiographique raconte avec une plume incisive, vive et caustique, l’histoire d’une jeune aristocrate anglaise qui grandit dans une famille délicieusement excentrique basée sur les Mitford, et qui, arrivée à l’âge adulte, se lance sans prendre le temps de réfléchir à la recherche du grand amour. Il est intéressant de souligner qu’elle a choisi de se placer hors de sa famille, en faisant de la narratrice une cousine qui viendrait régulièrement rendre visite à cette famille déjantée, et suivrait ensuite la vie amoureuse de sa cousine, en regardant tout ça depuis le confort et le calme de chez elle. On comprend alors d’autant mieux quel regard Nancy porte sur sa propre famille, et combien elle voudrait parfois s’en échapper. L’enfance des Mitford, telle qu’elle est décrite ici, ressemble à une éternelle course effrénée. La dynamique de cette famille semble infatigable et les anecdotes, pour la plupart vraies, sont drôles et fascinantes. En ce qui concerne la partie adulte du récit, il est très impressionnant de constater avec quelle auto-dérision Nancy Mitford parvient à décrire ses choix amoureux (qui tout au long de sa vie, ont été véritablement désastreux). En se basant sur sa propre vie, elle est parvenue à créer un personnage iconique et universel, à mi-chemin entre Elizabeth Bennet et Bridget Jones.

« Lord Merlin ne se cantonnait nullement dans l’art ancien. Il était lui-même artiste et musicien et patronnait tous les jeunes. Des flots de musique moderne s’échappaient de Merlingford, et il avait fait construire dans son jardin un théâtre petit mais exquis, où ses voisins ahuris étaient parfois conviés à voir d’énigmatiques pièces de Cocteau, un opéra d’avant-garde, ou les dernières extravagances dadaïstes de Paris. Comme Lord Merlin était un farceur célèbre, il était parfois difficile de savoir où s’arrêtait la plaisanterie et où commençait la culture. Je me demande si lui-même le savait toujours. »

Ce roman, aussi piquant et effréné que la vie de son auteure, est l’illustration parfaite de comment les anglais soignent leur mélancolie. Alors que les drames s’abattent sur la famille, dont la flamme menace de s’éteindre, Nancy parvient avec brio à faire renaître toute la puissance morale des Mitford. Elle dépeint à merveille le ridicule et la tendresse de chacun d’eux. J’ajouterai une mention spéciale pour le père qui est si majestueusement risible, si ridiculement excentrique, qu’il ne peut être qu’ironique en toute occasion.

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