Les délices de Tokyo- Durian Sukegawa

Alerte énorme coup de cœur ! Je ne sais pas ce qui m’a poussée à lire ce roman précisément maintenant, mais c’est incroyable de constater à quel point certains livres ont l’art de tomber à pic dans notre vie. En ce moment, je m’intéresse beaucoup à la cuisine et à la transmission, mais aussi à des problématiques plus vastes comme les attitudes et les raisons qui font qu’une âme est plutôt fermée, recroquevillée sur elle-même, tandis qu’une autre parvient à être ouverte et généreuse. Ou encore l’épanouissement par le travail, le besoin de se sentir utile. Comme par enchantement, comme si des petits chapardeurs l’avaient mis en avant sur mon étagère à dessein, ce livre a parfaitement répondu à toutes mes problématiques du moment.

«  De la pâte de haricots confits encore tiède entre deux petits pancakes joufflus fraîchement cuits. Pour les amateurs, c’est un instant divin. 

Sentarô adressa un signe de tête à Tokue et porta le dorayaki à ses lèvres. 

Instantanément, l’arôme lui monta aux narines, flottant jusque derrière lui. 

C’était le parfum de haricots azuki vivants, sans rien à voir avec la pâte industrielle. L’arôme surgissait, comme jaillissant vers le haut. Mais il avait aussi une certaine complexité. Une saveur sucrée, tout en légèreté, se déploya sur le palais de Sentarô. »

On y découvre tout d’abord Sentarô, un homme mystérieux, fermé, au cœur tendre insoupçonné, mais, surtout, qui ne va pas bien du tout. Contraint par une dette de tenir la boutique Doraharu, spécialisée dans les dorayaki, pâtisseries japonaises à base de haricots rouges, Sentarô se voit comme enchaîné à sa plaque de cuisson, il fait le minimum de travail, et n’en tire aucun plaisir. Jusqu’au jour où Tokue, une vieille femme encore plus mystérieuse, vient lui demander du travail. Sentarô refuse d’abord, mais après avoir goûté la pâte de haricots confectionnée par cette vieille femme, tout est remis en question. Quelque chose dans cette pâte relève du miracle, et Tokue est sans doute une envoyée du destin pour l’aider à se libérer au plus vite de ses chaînes. Pourtant, contre toute attente, la présence de Tokue, et de sa cuisine, vont faire renaître en lui un intérêt et une sensibilité depuis longtemps disparus. Mais plus son intérêt grandit, et plus le secret de Tokue se dévoile, menant irrémédiablement au départ de celle-ci, qui se fait en douceur, et qui laisse Sentarô chamboulé face au raz-de-marée qui vient de le traverser, et à l’héritage qui lui a été remis.

« Sans répondre, la vieille femme cligna de l’œil.

Le vent souffla. Le cerisier frémit. Des pétales entrés par la vitre entrouverte se déposèrent sur la plaque chauffante. »

Les personnages de ce roman sont peu nombreux, mais d’une profondeur incroyable. Ils sont difficiles à saisir et à cerner, au départ, mais se dévoilent peu à peu, se laissant enivrer par la pâte de haricots rouges. Au fil du roman, l’histoire se dessine autour du trio de personnages: Sentarô, Tokue et Wakana, incarnant chacun un âge de la vie, mais faisant face, malgré les apparences, aux mêmes difficultés.

«  Les alentours luisaient d’un bleu pâle sous le clair de lune, et les arbres se balançaient, comme animés d’une volonté propre. Sur ce sentier de la forêt, j’étais vraiment seule face à la lune. 

Comme elle est belle, pensai-je. […] 

Et alors, il m’a vraiment semblé l’entendre. J’ai eu l’impression que la lune s’adressait à moi dans un murmure. 

Je voulais que tu me voies.

C’est pour cela que je brille.

Dès lors, tout m’est apparu sous un nouveau jour. Sans moi, cette pleine lune n’existait pas. Les arbres non plus. Ni le vent. Sans le regard que j’étais, toutes les choses que je voyais disparaîtraient. c’était tout simple. »

Ce livre est d’une incroyable délicatesse, d’une sensibilité à fleur de peau. On sent derrière chaque mot un fragile équilibre qui se recrée en permanence, et on prend le temps de savourer chaque passage, qui nous laisse un goût sucré et les larmes aux yeux. J’ai été subjuguée par la tendresse des relations qui se nouent par le biais de la cuisine entre ces âmes délaissées. C’est un roman qui traite beaucoup de sujets différents, comme la maladie, la vieillesse, et même le sens de la vie. C’est sans aucun doute le meilleur roman que j’ai lu depuis longtemps.

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