L’étrange disparition d’Esme Lennox- Maggie O’Farrell

Deux sœurs, deux vies maudites, deux récits d’une même histoire. Kitty et Esme, deux jeunes filles de bonne famille ont grandi en Inde, avant de rejoindre l’Écosse natale de leurs parents. Kitty est tout ce qu’une jeune fille respectable devrait être, Esme est tout le contraire. Soixante ans plus tard, Iris, la petite-fille de Kitty vit seule avec son chien et tient une boutique de vêtements d’occasion. Son père est mort, sa mère vit en Australie, Kitty est atteinte de la maladie d’Alzheimer, et Iris n’a jamais entendu prononcer le nom d’Esme Lennox. Jusqu’au jour où on lui apprend que Cauldstone, l’asile psychiatrique d’Edimbourg, est sur le point de fermer, et qu’elle est la référente d’Euphemia Esme Lennox, sa grand-tante. À partir de là commence un vertigineux voyage dans les tréfonds de la mémoire, de l’Inde à l’Écosse, d’une sœur à l’autre, jusqu’à la vérité.

« Puis elle entend un insecte. Elle tâche de le voir, mais il a disparu derrière elle, à sa gauche. Lorsqu’elle tourne la tête, le bruit augmente et des pattes se prennent dans ses cheveux. 

Elle saute alors en l’air, secoue la tête avec force. Le bourdonnement se fait plus sonore et, soudain, elle sent un battement d’ailes sur son oreille. Elle hurle, se frappe la tête à deux mains. Assourdissant à présent, le bourdonnement couvre tous les autres bruits. L’insecte se faufile dans l’étroit canal de son oreille – va-t-il lui grignoter le tympan pour se frayer un passage jusqu’au cerveau, et deviendra-t-elle sourde comme la petite fille dont parle l’insecte dans le livre de Kitty ? Risque-t-elle de mourir ? Ou l’insecte restera-t-il dans sa tête, de sorte qu’elle entendra toute sa vie ce bruit à l’intérieur ? »

Bien évidemment, je ne vous dévoilerai pas les secrets de famille qui hantent ce récit… Mais on se doute assez rapidement qu’Esme n’a jamais été folle, qu’elle a été une victime de plus de la société patriarcale qui depuis des siècles se donne des droits presque de vie ou de mort sur les femmes. Celles qui obéissent aux règles ont en apparence le droit de « circuler librement », tandis que les autres sont jugées folles et qualifiées d’hystériques par des hommes sous un prétexte ou un autre, et restent emprisonnées à vie, délivrant leurs familles des soucis qu’elles leur causaient. On connaît plusieurs femmes célèbres dont l’indépendance d’esprit leur a valu cette peine. Ici, on pense beaucoup à Camille Claudel par exemple, car la relation d’Esme avec sa mère était des plus froides, et cette dernière désespérait de se débarrasser d’elle, tout comme la mère de Claudel. Le sujet du livre est déjà profondément féministe, et ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est l’attitude de Kitty, la sœur aînée, par rapport à tout cela. En effet, son influence sur l’internement d’Esme est assez discrète, mais finalement décisive, et ses choix tout au long de sa vie, ne serait-ce que celui de ne jamais aller lui rendre visite, pour ne pas en dire plus, relèvent d’une absence totale de solidarité féminine, ce qui est déplorable, et malheureusement souvent le cas. Leurs liens affectifs étaient pourtant profonds, mais Kitty est elle aussi, sans le savoir, victime des règles de la société auxquelles elle se plie, tandis qu’Esme les refuse. Malgré tout, on ne peut s’empêcher de penser que le reste de la vie de Kitty, après le départ d’Esme, ressemble à une punition pour ses actions, notamment sa maladie d’Alzheimer et son internement à l’hôpital, qui fait ironiquement et cruellement écho à la prétendue maladie mentale d’Esme, et à son enfermement.

« … et elle a attrapé le verre sur la table et l’a jeté par terre. J’étais figée sur ma chaise. Elle a frappé du pied tel Rumpelstilzchen, et elle s’est mise à hurler: je n’irai pas, je ne veux pas, vous ne pouvez pas m’obliger, je le déteste, je le méprise. Je n’osais pas regarder les débris de verre sur le tapis. Maman est restée d’un calme parfait. Elle s’est tournée vers la domestique, qui se tenait contre le mur, et lui a demandé de bien pouvoir apporter un autre verre à Mlle Esme, puis elle a regardé mon père et… »

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Le sujet, ainsi que le dénouement ont presque un côté fait divers qui souligne le fait qu’on retrouve ce genre d’histoires à la pelle. La narration est très poétique, presque onirique. On alterne entre le récit du présent d’Iris qui découvre Esme, les souvenirs auxquels Esme s’accroche depuis 60 ans, se demandant sans cesse à quel moment tout a commencé, et les souvenirs beaucoup plus confus de Kitty durant sa maladie. L’enchevêtrement des trois récits est tel un puzzle qui se clarifie peu à peu. Les relations familiales sont également au cœur du récit, c’est un peu la spécialité de Maggie O’Farrell, et, ici, ces relations sont plus que complexes, ce ne sont pas des petits drames et des non-dits qui hantent la famille mais des secrets d’une ampleur bien plus grande, et qu’il est presque trop tard pour mettre à plat. Les relations d’Esme avec sa famille, omniprésente, qui ne la laisse jamais seule et jamais libre, sont en opposition totale avec celles d’Iris avec sa famille absente, qui la laisse complètement libre, mais aussi complètement seule, mettant en évidence l’importance du temps qui a passé, et a laissé beaucoup plus de possibilités aux jeunes filles, ce dont Iris se rend compte, à la fin.

« Quand elle se tourne vers la fille plantée à son côté, elle constate une ressemblance frappante avec sa propre mère, au point qu’il pourrait vraiment s’agir d’elle, mais une mère qui porterait d’étranges habits superposés, et aurait une coupe de cheveux courte, asymétrique avec une frange en biais, toutes choses tellement éloignées de ce qu’était la mère d’Esme qu’elle manque éclater de rire. Et elle voit bien que la fille, elle aussi, est à elle. C’est une pensée grisante. Esme a envie de prendre la main de la fille, de toucher cette chair qui est sa chair, de la retenir pour qu’elle ne s’envole pas dans les nuages, comme un cerf-volant ou un ballon. Au lieu de céder à cette impulsion elle s’approche d’un fauteuil, s’assied, garde la photographie sur les genoux. »

C’est un roman qui donne beaucoup à réfléchir, qui nous emporte dans un tourbillon affolant, et dont on ne ressort pas indemne.

3 réflexions sur “L’étrange disparition d’Esme Lennox- Maggie O’Farrell

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s