Un long dimanche de fiançailles- Sébastien Japrisot

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, on dit à la jeune Mathilde que son fiancé, Manech, est mort, exécuté pour mutilation volontaire, désespéré de rentrer chez lui. Seulement Mathilde n’y croit pas. Elle sent que Manech n’est pas mort. Contre tous les discours, toutes les affirmations, contre la raison et le bon sens, elle continue d’espérer, et de chercher son fiancé disparu. Elle déploie tous ses moyens pour mener patiemment cette longue enquête insensée, tirant sur chaque fil, sans jamais perdre courage. Dans ce long voyage, on découvre une grande héroïne, un personnage qui marque par sa force, mais on y découvre aussi le paysage richement dépeint d’une France dévastée par la guerre, alternant entre récits des infâmies qu’elle apporte, et témoignages de tentative de guérison, de panser les blessures d’après-guerre.

« Il restait ce fil, rafistolé avec n’importe quoi aux endroits où il craquait, qui serpentait au long de tous les boyaux, de tous les hivers, en haut, en bas de la tranchée, à travers toutes les lignes, jusqu’à l’obscur abri d’un obscur capitaine pour y porter des ordres criminels. Mathilde l’a saisi. Elle le tient encore. Il la guide dans le labyrinthe d’où Manech n’est pas revenu. Quand il est rompu, elle le renoue. Jamais elle ne se décourage. Plus le temps passe, plus sa confiance s’affermit, et son attention. 

Et puis, Mathilde est d’heureuse nature. Elle se dit que si ce fil ne la ramène pas à son amant, tant pis, c’est pas grave, elle pourra toujours se pendre avec. »

Japrisot nous offre un horizon de personnages décalés, avec au premier plan Mathilde, amoureuse et vaillante, forcée de se déplacer en fauteuil roulant, vivant parmi les chats, et malgré tout, souvent très drôle. Mais, grâce à elle, on découvre aussi les autres condamnés, les autres destins de guerre, les autres incompréhensions, et les autres civils laissés en marge, dans l’ignorance. Et puis, on fait encore d’autres rencontres, celle de Germain Pire le détective privé (pire que la fouine !), celle de Célestin Poux, la terreur des tranchées, ou bien celle de Tina Lombardi, qui elle aussi cherche son homme, condamné à mort en même temps que Manech, mais venge sa mémoire d’une manière bien différente. À travers l’horreur et le choc, des relations se tissent, très touchantes, et on décèle une certaine solidarité féminine. C’est souvent ainsi que Mathilde obtient des informations et des confessions qui seraient restées enfouies autrement, si ce n’est que toutes les femmes et de tous les camps, ont perdu quelqu’un pendant la guerre, et s’entraident ainsi par-delà les barrières.

« Moi, c’est d’instinct, et seulement par moments, que je crois mon Kléber encore en vie. J’ai aucune raison, aucune, même la plus petite, pour douter qu’il est mort en janvier 17, c’est seulement cette femme qui m’a déboussolée avec son histoire. À mon avis, elle ne savait pas non plus si son homme était vivant, mais elle a appris quelque chose qu’elle garde pour elle et qui prouve que l’un au moins des soldats condamnés a pu réchapper. Si j’ai bien saisi, ils étaient cinq. Pour vous montrer que je suis franche, je vais vous dire un détail, dans son histoire, qui me donne un petit espoir pour Kléber, c’est qu’il y avait de la neige où on les a envoyés se faire tuer, alors je pense qu’il avait une chance de plus que les autres de rester vivant, la neige et le froid il les a vécus bien pires. C’est rien du tout, mais vous devez le savoir vous aussi, on se raccroche à n’importe quoi. »

Avec une très belle plume, à la fois mordante, ironique et douce, Sébastien Japrisot nous dresse le portrait sans appel du bilan humain de la guerre, au sens large. L’histoire des conséquences sur tout un chacun de la bêtise humaine. Il redéfinit la limite entre qu’est-ce qu’un héros, et qu’est-ce qui ne l’est pas. Il nous rappelle avec sensibilité et justesse la valeur de la paix. Je vous recommande aussi le très beau film mettant en scène Audrey Tautou, Marion Cotillard, Gaspard Ulliel, Jodie Foster, et bien d’autres.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s