Là où les chiens aboient par la queue- Estelle-Sarah Bulle

Là où les chiens aboient par la queue est ma première lecture proposée par Exploratology, et on peut dire que la magie a opéré: ce livre est un bonbon rafraîchissant. On y est plongés dans la Guadeloupe de la deuxième moitié du XXe siècle à travers les témoignages récoltés par l’autrice de son père et ses deux tantes, ayant tous les trois définitivement quitté la Guadeloupe pour la métropole dans les années 60. La problématique de l’autrice est celle de l’identité, de son identité. Elle nous explique avec beaucoup de justesse et d’universalité les difficultés d’appartenir à un pays où on est né, quand notre sang vient d’ailleurs, et cela même, voire d’autant plus dans le cas de la Guadeloupe, qui est française. Elle s’est donc immergée dans ses racines qu’elle connaît si mal et si bien à la fois, et ce récit familial prend des dimensions historiques, poétiques, devient presque un conte, tant il est bien raconté.

La conteuse de la famille, c’est Antoine, la sœur aînée de Lucinde et de Petit-Frère. C’est elle qui, toute sa vie, a eu le plus d’audace, de courage, une force de caractère qui en fait déjà un personnage captivant, renforcé par le romanesque détaché de la vie qu’elle a mené. C’est son récit qui est véritablement au cœur de l’histoire, complété par les points de vue de sa sœur et de son frère, qui, bien qu’éloignés d’elle, s’en plaignant souvent, trahissent dans leur récit un amour fraternel profondément enfoui. Le récit commence avant la guerre, avec les parents de la fratrie, Hilaire, surnommé Gros-Vaisseau, et Eulalie, blanche issue non pas d’une famille de propriétaires terriens, mais d’une famille très pauvre ayant longtemps trimé sur l’île, eux aussi. Ce couple rare et improbable n’est qu’à demi accepté par les deux côtés de la famille, si bien que les enfants sont souvent les laissés pour compte de l’histoire. Avec une certaine rancœur envers leur père, un sentiment d’étouffer à Morne-Galant, loin de tout, et une soif de quelque chose de plus grand, les trois membres de la fratrie ont tôt fait de partir vivre à Pointe-à-Pitre, chacun leur tour. Chacun y tracera sa route, et y trouvera de quoi étancher sa soif de vie, du moins pour un temps. Antoine tenant son commerce, voyageant pour trouver les meilleurs produits, savourant les sons et les couleurs, Lucinde créant des vêtements, se flattant de ses relations fortunées, et Petit-Frère s’ouvrant au monde par ses amis et ses lectures, découvrant la musique.

« À cinq heures du matin, la nuit recouvre la Guadeloupe comme le couvercle de la plus lourde de tes marmites. Ce n’est pas comme ici, à Paris, où on peut débusquer tout un long de subtilités de lumière avant d’arriver au grand jour. La semaine dernière, m’est venu un creux terrible dans l’estomac au milieu de la nuit. Je me suis réveillée, j’avais très faim. J’ai regardé l’horloge; l’aiguille était en train de lâcher minuit pour une heure du matin. Je me suis levée et j’ai décidé de cuisiner le beau poulet que j’avais acheté la veille au marché. 

Ce poulet m’appelait depuis que je l’avais mis dans mon cabas et tout le temps que j’ai mis  à remonter la rue, il m’ordonnait de le préparer avec respect. Depuis le réfrigérateur, il me faisait comprendre qu’il était pressé. Donc, à peine sortie du lit, encore en  chemise de nuit, je l’ai saisi et j’ai commencé à le découper près de la fenêtre de la cuisine. Je regardais de temps en temps comment la nuit faisait pour quitter la Terre, chassée par les trompes des bus. Tu vois le beau noir profond qui se change peu à peu en bleu. Ça, c’est avant l’aube, et j’étais contente parce que le foie de mon poulet avait le rouge sombre qui s’accorde exactement au bleu des vitraux de Notre-Dame. Je me suis mise à chanter un cantique. Les premiers klaxons m’accompagnaient en alléluias. Et puis le ciel s’est décoloré comme si l’eau des nuages s’y diluait, et j’ai eu un beau bleu de début du monde, naïf et radieux. J’ai détaché la peau jaune de la chair brillante de ma volaille. Tout nu et luisant, il ressemblait maintenant à l’intérieur d’une conque de lambi. Au moment de mettre les morceaux dans ma casserole remplie d’ail et d’huile chaude, le ciel était laiteux. Puis il s’est argenté car le soleil, qu’on ne voyait pas encore, était pourtant présent , couvé sous la plume de cumulus, lustré par l’air froid de l’hiver. Ensuite, tout s’est accéléré. L’air a pris la couleur d’une phalène et le jour pâle s’est installé. Mon poulet commençait à peine à couver sous les cives quand la pluie a tout brouillé. »

Au-delà de leurs histoires personnelles, ce qu’on découvre dans ces lignes, c’est l’essence de l’âme guadeloupéenne. Son mal-être, son évolution perpétuelle, sa rage, son identité trouble, son histoire oubliée. C’est aussi l’importance du syndicalisme, de l’indépendantisme, le chômage, les tenants et les aboutissants des troubles de 1967, qui poussent justement la fratrie Ezechiel à quitter la Guadeloupe pour la métropole, à laisser cette vie derrière eux, pour la garder enfouie au fond d’eux-mêmes, comme un jardin créole. Mais une fois qu’on a tout laissé derrière, qu’en est-il des enfants ? Où se sentent-ils chez eux ? La question de l’identité qui se pose toujours en cas de migration, est ici abordée dans toute sa complexité, de tous les points de vue, d’où la nécessité de creuser ses racines, d’écouter sa famille, et d’espérer une réponse.

« Je n’étais pas née en Guadeloupe, je n’y venais, au mieux, qu’une fois tous les deux ans. Même si j’aimais profondément cette île, cette société créole, ma vie était ailleurs. Cela ne signifiait pas que rien ne m’avait été transmis de cette terre, au contraire. Je le sentais dans mon corps, dans mes mots, dans la façon d’appréhender la diversité du monde. À Morne-Galant, mes ancêtres avaient dû lutter pour leur survie. C’était le cas de la majorité des habitants de l’île, à l’exception des békés, qui eux, avaient lutté pour maintenir leur pouvoir, quitte à violer la loi et ignorer les principes de justice. 

Quinze ans plus tard, en parlant avec Antoine, je comprenais que je devais être aussi libre qu’elle; me souvenir sans me retourner sans cesse. C’était finalement le lot et la chance des Antillais, ces passagers perdus qui voyagent sur tous les continents, de New York à Saint-Louis du Sénégal, de Caracas à Shenzhen. J’apprenais à aimer mon histoire et la manière dont elle était faite; une succession de violences, de destins liés de force entre eux, de soumissions et de révoltes. »

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