Les belles de Halimunda- Eka Kurniawan

Ces derniers mois, j’ai ressenti le besoin de sortir de ma zone de confort, d’explorer les sentiers inconnus de la littérature mondiale, car même s’il est toujours agréable de revenir à ses sources premières, à ses lectures doudous, la lecture, c’est aussi et surtout l’occasion de voyager, de découvrir, de changer d’air. Avant Les belles de Halimunda, je ne connaissais rien à la littérature ou même à l’histoire indonésiennes. Alors quand une de mes amies m’a recommandé cet ouvrage avec emphase, ma curiosité l’a emportée, et j’en ai été bien inspirée, car je n’hésiterais pas à qualifier ce roman de chef-d’œuvre !

« Sur la place publique, les gens ne pouvaient pas savoir qu’elle était une belle de nuit, car elle portait une robe bien plus décente que celle de n’importe quelle femme honnête, allongeant le pas aussi gracieusement qu’une suivante du palais, avec un panier dans une main et une ombrelle dans l’autre. Même au bordel, elle portait une longue robe montante faite d’un épais tissu qui lui tenait chaud. Elle restait assise dans un coin du lupanar à lire les guides touristiques qu’elle affectionnait, plutôt qu’à raccommoder les hommes sur le trottoir: ça ne faisait pas partie de ses attributions. »

À mi-chemin entre conte épique et saga familiale, à la fois réaliste et surnaturelle, poétique, l’histoire est celle de Dewi Ayu, la plus belle et la plus célèbre prostituée de la ville de Halimunda, et de sa famille. Issue de l’amour interdit d’un jeune homme d’une riche famille de colons néerlandais pour sa demi-sœur à moitié indigène, Dewi Ayu vit dans le luxe et la prospérité, mais son tempérament déjà bien marqué la prépare aux souffrance de la guerre. Car pendant la seconde guerre mondiale, l’île, désertée par les néerlandais, est désormais aux mains des japonais, qui ne tardent pas à faire des filles des néerlandais, livrées à elles-mêmes, leurs prostituées personnelles. Après la guerre et le départ tant attendu des japonais comme des néerlandais, Dewi Ayu espère racheter sa maison et retrouver sa vie d’avant, sans plus jamais avoir à se prostituer, car avant la guerre, elle a enterré son trésor familial dans le jardin, mais la ville est peuplée de fantôme, et l’un d’entre eux lui veut du mal. Le trésor s’est envolé, et la famille est désormais maudite. Sur quatre générations, cette malédiction va se perpétuer, réduisant les femmes, dont la première malédiction est la beauté ensorcelante, à l’état de veuves ou de prostituées, et les hommes à l’état de chiens, avec, toujours, Dewi Ayu comme déclencheur, victime et protectrice.

« Quand le machiniste fut prêt et que retentit le coup de sifflet, Alamanda qui n’en pouvait plus, embrassa le jeune homme. Ils ne s’étaient même jamais embrassés, et voilà maintenant qu’ils s’embrassaient avec fougue sous un amandier des Indes. C’était vrai, disaient les gens, du feu sortait même de leurs bouches. C’était un baiser d’adieu, une séparation qui s’avéra plus tard très funeste. »

Derrière l’aspect légendaire du roman, se cache une dénonciation du colonialisme des hollandais puis des japonais en Indonésie, de l’état de servitude objectisée auquel étaient réduits les indonésiens, et particulièrement les femmes, éternelles victimes des hommes, et des instabilités politiques dans lesquelles elles ne jouent pourtant aucun rôle. J’ai beaucoup aimé la finesse avec laquelle l’auteur joue avec le réel, et se sert du réalisme magique pour raconter avec poésie l’histoire d’un demi-siècle de souffrances et de malédiction pour les femmes indonésiennes. Avec sa plume ensorcelante, ironique, mordante, souvent crue, il fait vivre, petit à petit, avec patience, comme une tapisserie, un tas de personnages qui construisent l’histoire de cette ville, dont les destins se croisent, et qui témoignent d’une richesse culturelle qui peu à peu reprend sa place sur ses détracteurs.

« Elle n’était pas le genre de fille à rompre un serment: elle observerait fidèlement tout ce qu’elle avait promis. Elle allait ouvrir la fenêtre pour la première fois après des années et épouser le premier quidam qui lui tomberait sous les yeux. Si beaucoup d’hommes étaient en vue, elle prendrait le plus proche. Elle se jura de ne pas choisir un homme marié, ni quelqu’un qui avait déjà une amoureuse, car elle ne voulait blesser personne. Sa beauté ressortait davantage sous sa robe de mariée. »

Je ne peux que recommander ce livre, qui malgré ses quelques 700 pages, ne peut nous laisser ni ennuyé ni indifférent, et nous tient en haleine jusqu’à la dernière ligne par son subtil jeu de narration à contre-sens, ponctué de retours en arrière et d’annonces prophétiques, donnant au roman l’aspect d’un récit ancestral.

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