La dentellière de Vermeer ou l’art du calme

The Lacemaker, by Johannes Vermeer

Aujourd’hui, j’avais envie de vous parler de Vermeer. Cet artiste a joué un rôle important dans ma vie, il fait partie de ceux qui m’ont poussée vers l’histoire de l’art. Pourquoi ce tableau ? Déjà, parce qu’il fait partie des rares tableaux du peintre que l’on peut admirer en vrai à Paris, ensuite, parce qu’il est finalement trop peu connu à mon goût.

On y voit une jeune femme à la coiffure et aux vêtements soignés, concentrée sur un ouvrage de dentelle. Ses joues sont rosées, la partie gauche de son visage est éclairée par une source de lumière en dehors du cadre, sans doute une fenêtre. Sa table à ouvrage est en bois, si petite qu’on croirait à un travail de miniaturiste. Le décor derrière elle est très sobre, voire austère: un simple mur uni dont les quelques nuances de camaïeu sont provoquées par les variations de la lumière. Mais devant elle, telle une nature morte, se dresse une table nappée recouverte d’un gros coussin et de ce qui semble être une boîte à couture. Cette partie inférieure gauche est le seul détail qui rompt l’ascétisme de la scène.

Il s’agit d’une scène de genre en petit format, c’est-à-dire, une scène du quotidien qui relève de la petite histoire, le genre de prédilection de Vermeer, et dans des dimensions très petites. Comme tous les tableaux de Vermeer, il est à la fois typique et unique dans sa production, un peu comme les Rougon-Macquart de Zola, chaque pièce fonctionne de manière indépendante, une œuvre à part entière, mais prend un sens différent si on la regarde à la lumière des autres pièces. Leur dénominateur commun ? une atmosphère au calme palpable. Ici, la concentration palpable de la dentellière saute aux yeux, alors même que son regard nous échappe. Ce qui rend ce tableau unique, c’est une grande proximité entre nous et le personnage. C’est comme si on était assis devant elle à la regarder travailler en lui accordant une attention quasi amoureuse, tandis qu’elle n’a pas un regard pour nous. Elle n’a d’yeux que pour son ouvrage.

Vermeer venait d’une famille protestante, mais s’était converti au catholicisme en épousant sa femme. A l’époque, aux Pays-Bas, c’était loin d’être anodin, et on peut affirmer que ça explique, au moins en partie, la confrontation constante entre austérité et luxe dans son œuvre. En général, le calme du personnage, souvent seul et concentré, irradie autour de lui, ou bien ne peut être atteint que dans un décor épuré et sobre. Soit il contamine son environnement, soit il est contaminé par ce dernier, c’est au goût de chacun, mais à chaque fois, ce calme n’est troublé que par un détail luxueux qui dévie l’attention du spectateur. C’est comme si Vermeer, caché des regards de sa famille, revenait à ses habitudes protestantes en déplorant l’omniprésence du luxe, perturbateur. Ce qui est d’ailleurs étonnant, c’est que l’entourage et l’environnement de Vermeer étaient en opposition totale avec son œuvre: il abritait sous son toit ses 11 enfants et son beau-frère violent. La peinture a été pour Vermeer une véritable échappatoire, un retour à soi, qui est resté très personnel, en partie parce qu’il n’a jamais connu le succès, ayant été redécouvert dans la seconde moitié du XIXème siècle. S’il avait connu le succès, peut-être en aurait-il été contraint à la mondanité, ou tenté de céder au goût populaire, et ses tableaux n’auraient peut-être pas revêtu une telle singularité.

Quand on a l’occasion d’admirer ce tableau au Louvre, loin de la foule et en prenant son temps, en se concentrant nous-mêmes sur le foisonnement de détails qui constitue cette œuvre, on finit par se laisser gagner par le calme et l’apaisement que procure la concentration dans le travail. Vermeer ne se prête pas à la frénésie des expositions blockbusters dont il est malheureusement l’objet, mais il se prête à la contemplation. Pour en revenir à notre tableau, le mystère dont Vermeer pare ses sujets provoque toujours de la curiosité autour du personnage. On a envie de savoir, de comprendre l’attitude du personnage, on émet des hypothèses. Les contours qu’il donne à sa dentellière, la manière dont le soleil lui caresse le visage et dont elle le reçoit, m’évoque de l’amour. Attention, je ne veux pas sous-entendre que Vermeer ait eu une relation avec cette jeune femme, ni avec aucun de ses autres modèles,  mais d’une manière ou d’une autre, je vois de l’amour dans cette peinture. L’amour du travail peut-être ? Par les lois de l’art, c’est nous, spectateurs, qui la contemplons amoureusement tandis qu’elle contemple son ouvrage avec un amour et une tendresse presque maternels. D’ailleurs, la manière dont la lumière tombe sur son visage, ses mains et son ouvrage, ainsi que son expression d’extrême plénitude, m’évoque, en poussant peut-être un peu loin, une annonciation. Il faut dire qu’il ne s’agit pas d’une simple dentellière. Même s’il tenait de toute évidence très à cœur à Vermeer de sublimer le travail digne, méticuleux, honnête, créatif, je doute que beaucoup de dentellières aiment à ce point leur travail. Celle-ci est divinisée, cristallisée dans un arrêt sur image, elle semble née pour faire ce travail tant il lui est complémentaire. Elle est entre l’araignée et la fée.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s