Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda ou l’envol de la peur

1962, Cléo est une chanteuse populaire parisienne, un cliché de la star qui a toujours ses coups de cafard: assistée, superstitieuse, fragile. De 5 à 7 heures du soir, par une journée d’été, Cléo est persuadée d’être atteinte du cancer, elle le sent. Elle commence par aller chez une voyante, se faire lire les cartes, qui ne la détrompent pas, elle va ensuite s’acheter un chapeau noir, qu’elle ne peut pas porter tout de suite, car « ça porte malheur de porter un chapeau neuf le mardi ». Ces deux heures se déroulent ainsi: en traversant Paris en noir et blanc, Cléo voit partout des signes de sa maladie, elle suffoque. Autour, on se moque d’elle, on la traite comme une enfant. Elle a besoin de changer d’air, de voir de nouveaux visages. Elle épure son style vestimentaire, et va rendre visite à une amie qu’elle n’a pas vue depuis longtemps, qui la considère comme une femme, comme une personne, comme une amie. Ensuite, elle se laisse aller à partir marcher toute seule, portée par Paris, découvrir le parc Montsouris, où elle s’autorise à parler avec un inconnu: trop occupée à angoisser, elle en a oublié d’être méfiante et névrosée. Elle se fait un ami, profite de l’instant et en arrive à se demander de quoi elle a peur, elle relativise. Son nouvel ami l’accompagne à l’hôpital où l’attend le verdict, mais, quel qu’il soit, elle n’a plus peur.

Cléo de 5 à 7 est LE film iconique d’Agnès Varda et constitue pour ainsi dire le manifeste de la Nouvelle Vague. Il en pose véritablement les bases: esthétique épurée, sans effets cinématographiques ou dramatiques exagérés, le film se déroule presque en temps réel, et en très peu de temps, un changement profond s’opère dans l’esprit du personnage, un peu à la manière de Mrs Dalloway de Virginia Woolf, de manière normalement imperceptible depuis l’extérieur, que le travail du cinéaste va être de rendre perceptible, sans tomber dans l’exagération et avec finesse. Un travail merveilleusement réussi. On se sent très proches de Cléo, on se laisse emporter à travers Paris dans son périple intérieur, on suffoque avec elle, et, peu à peu, on respire.

Agnès Varda a été une réalisatrice assez prolifique, elle évoluait dans le cercle Demy/Legrand, mais elle avait un univers et un créneau bien à elle. D’ailleurs, Michel Legrand a une scène dans le film: il y joue le musicien de Cléo, qui vient lui proposer de nouvelles chansons, la menant à chanter Sans toi, la chanson au cœur du film, qui apparaît à Cléo comme prophétique, et achève de l’excéder. Les critiques diront du film que c’est à la fois un portrait de femme et un portrait de Paris: une femme dans Paris, et Paris dans la vie d’une femme. Et c’est vrai que Paris y occupe un très beau rôle: Cléo s’y retrouve dans ses recoins cachés.

C’est un film qu’on vit avec beaucoup de proximité. En l’espace d’une tranche de la vie d’une femme, on ressent la même oppression qu’elle sur la poitrine, et le même soulagement, la même décompression. Même s’il est quelques fois question de sa célébrité, celle-ci reste seulement évoquée, et le contexte de sa vie, en-dehors de ces deux heures, reste flou, effleuré, ce qui nous permet de nous identifier à elle en tant que personne, et particulièrement en tant que femme. Ses angoisses, sa frustration de ne pas être prise au sérieux, son besoin d’air sont des sentiments plus que compréhensibles, à mes yeux en tout cas. C’est un film cathartique, libérateur et fort, qui mériterait de revenir pour de bon sur le devant de la scène ! Certains diront peut-être que le film a mal vieilli, mais je ne suis pas de cet avis, je pense que c’est un film inhabituel, à son époque comme maintenant. L’impressionnisme, la légèreté troublée par un doute et une angoisse profonds, la vivacité papillonnante de Paris opposée à la solitude et à la morosité que ressent Cléo, sont des émotions subtiles, difficiles à dépeindre, et qu’on n’a pas l’habitude de voir ressortir au cinéma de cette manière: avec élégance, réserve et sobriété.

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