Maria Deraismes: oratrice des droits de la femme

Marie-Adélaïde Deraismes (1828-1894) naît à Paris dans une famille bourgeoise. Elle fut la première femme à être initiée à la franc-maçonnerie, et la première également à avoir sa statue dans Paris (à l’exception de Jeanne d’Arc), square des Épinettes dans le 17ème arrondissement. Oratrice, écrivaine, journaliste, Maria Deraismes mettra sa vie entière au service de la lutte pour les droits des femmes, la laïcité et la fin des privilèges. Se destinant d’abord à une carrière de peintre pour suivre les traces de Rosa Bonheur qu’elle admire énormément, son charisme et ses convictions la poussent néanmoins sur le chemin du féminisme vers le rôle d’oratrice et de porte-parole, un rôle qu’elle acceptera finalement d’endosser après la lecture d’un article de Barbey d’Aurevilly intitulé « les bas-bleus », qui l’horrifie par son contenu odieusement misogyne. Reconnue même par ses détracteurs comme une oratrice remarquable au charisme fou, mêlant calme, élégance, ironie et culture classique considérable, elle se battra pour des petites réformes, pas à pas, comme un marchepied vers le vote pour les femmes, préférant des petites victoires à une grande défaite.

Une pionnière

Née d’une mère catholique pratiquante et d’un père anti-clérical, Maria Deraismes fait son éducation toute seule avec sa sœur, et affiche très tôt une répulsion envers les institutions religieuses, à commencer par celle du mariage. D’ailleurs, elle restera toute sa vie célibataire par choix. Elle n’est pas athée, mais d’un agnosticisme emprunt de doute, et considère avant tout que la croyance doit être de l’ordre du privé, tandis que l’espace publique doit être laïque. La France est à l’époque très en retard sur les pays voisins, dans les questions de progrès scientifique comme social, mais le Second Empire (1851-1870) va rattraper ce retard. Des figures littéraires comme Victor Hugo vont prendre la parole, notamment sur l’émancipation des femmes, et l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis achève de fournir un terrain fertile pour la revendication des droits des femmes, puisque les femmes sont aussi des esclaves, au sens où leurs droits sont reniés.

« L’avilissement de la femme amène l’avilissement de l’homme, car on ne peut dans l’esclavage, engendrer que des enfants craintifs et esclaves-nés. »

Dans ce contexte, Maria Deraismes va prôner la politique des « petits pas » aux côtés de Léon Richer, parfois évoqué comme le « père du féminisme français », avec qui elle fonde la Société pour la revendication des droits civils des femmes, puis l’Association pour le droit des femmes. Elle sera surtout la fondatrice et présidente de la Société pour l’Amélioration du sort de la femme et la revendication de ses droits (SASFRD). À travers toutes ces fondations et sociétés, elle travaille main dans la main avec des hommes, ce qui montre qu’elle était loin d’être utopiste mais qu’elle savait que l’aide des hommes serait indispensable au moins dans les premiers temps du combat. Souvent invitée à parler en public par les libre-penseurs et les progressistes, elle n’hésite pas à les critiquer directement pour leur opportunisme et leur hypocrisie.

Voyant comme évident que ses valeurs morales, sociales et religieuses se reflétaient dans la franc-maçonnerie, elle devient la première femme initiée en 1882, bien que la plupart des loges ne la reconnaissent pas, elle en souffre et dénonce cette discrimination: « à quel titre la franc-maçonnerie nous a-t-elle exclues ? » Elle finira par fonder elle-même la première loge mixte en 1893: le Droit humain, qui ne sera reconnue qu’en 1921. Elle s’impose donc avec sang-froid et assurance en véritable pionnière, se sachant dans son droit. Elle fut la première femme à parler de sexualité de manière libre, à se revendiquer comme une femme célibataire et libre de son corps. La notion de préjugé est au cœur de sa pensée et de son combat: un combat universel contre la bêtise. Elle dira dans l’un de ses discours: « En quoi le droit des femmes peut-il gêner le droit des hommes ? L’un n’annule pas l’autre. Le droit de tous ne peut contrarier que les privilèges, et abolir le privilège, c’est servir la justice, c’est moraliser, et par conséquent progresser. »

À la conquête de l’espace publique

Maria Deraismes statueMaria Deraismes meurt en 1894 à l’âge de 65 ans, après une vie de combat moral mais aussi physique, car elle souffrait de la tuberculose. Ses funérailles rassemblent beaucoup de monde. Quatre ans plus tard, en 1898 est érigée en son honneur une statue en bronze dans son quartier: le 17ème arrondissement de Paris, dont le plâtre est visible au musée du Petit Palais. La symbolique de cette statue fait ses preuves et aide à affirmer la présence, l’existence et l’importance des femmes dans le paysage urbain. Ce monument à sa mémoire est exceptionnel à plus d’un titre, d’abord, elle est la seule à faire l’objet d’un tel honneur, ce qui constitue à la fois une victoire et un constat d’échec. D’autre part, la statue, réalisée par le sculpteur Louis-Ernest Barras, est très grande et en bronze, un matériau noble habituellement réservé aux statues d’hommes. À l’époque, les femmes en sculpture étaient représentées dans des attitudes passives, assises en train de lire, par exemple, ici, son attitude est masculine, sa posture d’oratrice renvoie à la tradition romaine. En faisant le choix de placer une telle sculpture sur la place publique, les autorités veulent montrer publiquement qu’ils lui laissent la place de s’exprimer. Seulement, ce choix n’est pas anodin: en choisissant précisément Maria Deraismes pour cet hommage (qu’elle mérite amplement, mais là n’est pas la question), les députés se saisissent de sa « politique des petits pas », compromis parfait qui leur permet de reléguer au second plan les actions virulentes des suffragistes tout en faisant bonne figure.

« L’infériorité des femmes est une invention humaine et une fiction sociale. »

Néanmoins, le symbole fonctionne, l’emplacement devient justement un lieu de manifestation pour les suffragistes, un lieu de commémoration persistante qui montre l’ampleur de l’efficacité symbolique des monuments. La preuve « vivante » de l’importance de l’espace publique dans l’imaginaire collectif. En 1922, la sœur de Maria Deraismes, Mme Féresse-Deraismes, qui a repris à sa suite la présidence de la SASFRD, demande à faire graver sur la plaque derrière la statue l’inscription suivante: « Femme de lettres, Philosophe, Oratrice éminente, Éducatrice, mais avant tout revendicatrice convaincue des Droits de la Femme et de son affranchissement, Maria Deraismes consacra sa vie à préparer les réformes accomplies depuis sa mort. » Une inscription forte, même si la ville de Paris décida d’en raccourcir le texte.

Au XXème siècle, Maria Deraismes est oubliée, déjà parce qu’en tant qu’oratrice elle pratiquait un art vivant, qui échappe au temps, et dont les textes retranscris aujourd’hui ne peuvent pas rendre toute la puissance, et ensuite parce que le féminisme moderne a renié ce féminisme bourgeois du XIXème siècle. Malgré tout, son symbole est resté vivace, car sa statue a été fondue sous le régime vichyste de Pétain, elle fut remplacée par une nouvelle identique après la guerre, mais visiblement, longtemps après sa mort et par ce qu’elle incarnait, Maria Deraismes dérangeait toujours.

 

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