Paula Modersohn-Becker, Autoportrait au sixième anniversaire de mariage: l’icône moderne

Paula Modersohn-Becker Autoportrait au 6ème anniversaire de mariageUne jeune femme nous regarde, la tête penchée. Elle est nue des épaules aux hanches, et le bas de son corps est recouvert d’un drap blanc. Ses cheveux sont séparés en une raie droite au milieu du crâne, et noués en une tresse formant une couronne au sommet de la tête. Elle ne porte rien d’autre qu’un long collier d’ambre sur la poitrine. Ses mains entourent et mettent en avant un ventre rebondi. La couleur chaude de ses yeux répond au collier et à ses cheveux, et confère une bienveillance mêlée de curiosité à son regard. Les tons marrons ambrés sont soulignés par le vert clair tacheté du fond, sans doute un papier peint. Ses joues, sa bouche et ses tétons sont d’un rose foncé plein de vie. Le coup de pinceau, par aplats, met en avant l’essentiel: les nuances colorées de la peau, les afflux sanguins, le corps nu très naturel qui se montre sans complexe. À la manière d’une photographie, les contours sont flous, voilés, pour se focaliser sur le centre du tableau, se préciser sur le ventre, la main droite, sereinement posée, les seins, le collier et le visage. Le tout est d’une grande simplicité, et pourtant le tableau interpelle, la posture dénudée d’un naturel désarmant, le regard direct et franc nous invite et s’amuse des sourcillements éventuels du spectateur.

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste allemande du début du XXème siècle, originaire de Dresde dans le nord de l’Allemagne, ayant longuement travaillé dans la colonie d’artistes de Worpswede, avant de partir pour Paris, à l’époque haut-lieu de l’avant-garde artistique, où elle a pu se détacher de la froideur de la morale allemande pour briller en pleine lumière. Oubliée en France pendant un siècle, son œuvre connaît depuis plusieurs années une redécouverte: une exposition monographique lui a été consacrée en 2016 au musée d’art moderne de la ville de Paris, suivie d’un biopic suisse-allemand et d’une biographie par Marie Darrieussecq: Être ici est une splendeur. Il faut préciser qu’elle n’a pas connu le même oubli dans son pays natal, un musée dédié à son œuvre a été fondé à Brême en 1927, faisant d’elle la première femme à avoir un musée à son nom.

Ce tableau incarne à la perfection l’esprit de son œuvre, c’est sa grande toile, où toute la fraîcheur, le naturel, l’audace et la simplicité de cette femme hors norme se trouvent réunis sur le nœud, le tournant de sa vie. En effet, Paula Modersohn-Becker était à sa manière très personnelle une digne figure de l’Expressionnisme allemand, sans faire partie des différents groupes avant-gardistes dominant la scène artistique du début du siècle, elle incarnait à elle seule, avec sa franchise, sa joie de vivre et son coup de pinceau unique qu’aucun professeur conservateur n’aurait pu lui faire changer, tous les éléments clés des prémices de l’expressionnisme, un mouvement universel qui invitait à l’introspection et à l’expression par l’art des émotions intérieures. Elle peignait comme elle voyait: sans jugement. Elle serait peut-être devenue une figure majeure de l’Expressionnisme si elle n’était pas morte en couches à l’âge de 31 ans.

En réalité, lorsqu’elle se représente sur cet autoportrait (le premier autoportrait nu de femme dans l’histoire), elle n’est pas enceinte. Ce qu’elle souligne, qu’elle met en évidence, c’est à la fois l’espoir de l’être un jour, un constat amusé qu’elle ne l’est toujours pas, et aussi peut-être une manière ironique de démontrer la mauvaise alimentation du nord de l’Allemagne, à base de choucroute et de patates. Deux ans plus tard, elle sera finalement enceinte. Elle accouche d’une petite fille, Mathilde, l’accouchement est difficile, elle reste alitée une quinzaine de jours, mais au moment de se lever, une embolie pulmonaire sans doute due au trop long alitement la tue presque immédiatement, juste après qu’elle se soit exclamée « Schade »: dommage…

D’une audace et d’une simplicité désarmantes, ce tableau est à la fois magistral de technique et d’esthétique, chaque chose à sa place et parfaitement dosé, les couleurs à la fois éclatantes et réservées, et une invitation au bonheur et à la simplicité, à tout simplement se mettre à sa place au soleil, à profiter et à sourire de tout. À la manière expressionniste, elle rayonne, sa joie intérieure transparaît autour d’elle et sur la toile, comme une icône moderne, heureuse et décomplexée. Le genre d’icônes dont on a besoin.

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