Frida Kahlo: l’art de la vie

Des autoportraits, des sourcils bien fournis, des tresses noirs, il suffit de ces quelques éléments pour reconnaître la signature de Frida Kahlo, sans doute la seule artiste féminine qui peut prétendre avoir la même renommée que les plus grands artistes masculins: il y a Picasso, Léonard de Vinci, et Frida Kahlo. Son nom, son image, ont atteint le mythe, et ont été déformés par le marketing, mais que peut-on y faire ? Pas grand chose à part tâcher de rétablir la vérité, et de rendre justice à une très grande artiste, originale et unique, qui par son inclassabilité autant que par la flamme de vie qui se dégage de son œuvre et de son histoire, incarne à elle seule le XXème siècle. À lutter avec un destin singulier, elle est devenue un symbole, celui de la femme forte et indomptable. Je tenais à lui rendre hommage ici et à écrire sur elle en priorité, parce que je sais qu’elle a inspiré plus d’une femme. Elle a mené de nombreux combats, malgré de grandes souffrances physiques et morales, et s’est portée par la simple force de son caractère, par une confiance dans la vie, qui avait failli lui échapper et lui avait laissé une chance. Et à l’heure actuelle, où le progrès social et féministe fait un pas en avant, deux pas en arrière, les femmes ont bien besoin de tels modèles pour se construire et croire en elles.

L’art pour guérir

Frida Kahlo la colonne briséeNée en 1907, Frida grandit à Mexico, avec un père d’origine allemande, et une mère d’origine autochtone mexicaine. À 6 ans, elle contracte la polio, pour l’occuper et la consoler, son père l’emmène souvent dans son atelier de photographie, où il pratique l’art de l’autoportrait depuis longtemps, il lui arrivait même de réaliser des autoportraits entièrement nu. Cet art de l’autoportrait lui arrive donc de son père. À 18 ans, en sortant du lycée, Frida prend le bus, quelques instants plus tard, son bus est percuté par un tramway. L’accident est d’une grande violence, et elle est gravement blessée. Sa colonne vertébrale est cassée à trois endroits, et un rail du tramway l’a empalée par le vagin, pour ressortir au milieu du dos. Les médecins pensent qu’elle ne pourra jamais remarcher. Elle reste alitée pendant des mois, pendant lesquels elle s’ennuie beaucoup, et dessine sur ses plâtres. Ses parents décident alors d’installer un système de chevalet et de miroir sur son lit, afin qu’elle puisse peindre en restant allongée. Elle se met à faire des autoportraits, pendant des mois et des mois. C’est comme ça que sa vocation vient prendre une place centrale dans sa vie.

Frida guérira et remarchera au bout de quelques mois, mais les souffrances physiques ne la quitteront jamais. Dans ses autoportraits, elle se représente souvent coincée dans ses plâtres et ses corsets, avec la colonne vertébrale cassée. Sans relâche, elle interroge son corps, ce corps qui lui échappe et lui est une prison. Des séquelles de son accident, elle fait notamment de nombreuses fausses couches, qui la marqueront beaucoup, elle en fait des tableaux d’une violence stupéfiante, où on la voit se tordre de douleur sur un lit d’hôpital ensanglanté, avec le cadavre de son bébé gisant par terre. Je me rappelle de la première fois que j’ai vu un de ses tableaux: j’avais 17 ans, et c’était à l’exposition du musée de l’Orangerie consacrée aux œuvres de Frida Kahlo et Diego Rivera. J’en garde une impression très forte: j’avais été tout à fait fascinée par cette femme à la vie peuplée de drames et qui avait eu le courage de les affronter aussi dignement, et sans détours. Ce corps qui la fait tant souffrir, Frida le libère en le projetant, éclaté en mille morceaux sur la toile, elle l’observe sous toutes ses coutures. La vie lui est revenue par l’art, et elle s’en est servie toute sa vie pour surmonter ses souffrances physiques et les affronter.

Frida Kahlo Diego en mis pensamientosSon corps, elle le libère aussi par l’amour. Bien sûr, on lui connaît surtout sa relation avec Diego Rivera. Elle dira d’ailleurs: « j’ai eu deux accidents dans ma vie: le bus, et ma rencontre avec Diego ». À l’époque de leur rencontre, Diego est déjà très célèbre, elle l’admire avant de le connaître, c’est une inspiration et un mentor. De son côté, elle n’a que 21 ans, mais l’expérience d’une personne bien plus âgée. Ils fréquentent des cercles similaires, et sont tous deux inscrits au Parti Communiste. Elle demande à le rencontrer pour obtenir ses conseils sur son œuvre, et pour savoir s’il pense qu’elle pourra en vivre, et aider ainsi sa famille à payer ses frais médicaux. Entre eux deux, c’est le coup de foudre immédiat. Ils se marient en 1929, mais jusqu’en 1939, ils se font souffrir mutuellement par de nombreuses infidélités: Diego est un terrible Don Juan qui enchaîne les liaisons, y compris avec la propre sœur de Frida. De son côté, elle se venge fièrement, en ayant elle aussi de nombreuses liaisons, aussi bien avec Trotski, réfugié chez le couple avant d’y être assassiné par les hommes de Staline, qu’avec Joséphine Baker. Elle souffre et elle l’exprime par son art, en représentant la tête de Diego entre ses sourcils, comme une insurmontable obsession. En 1939, Diego demande le divorce et la quitte pour une de ses maîtresses, mais lui redemande sa main dès l’année suivante. Frida accepte en imposant des conditions drastiques, devant lesquelles il ne peut que s’incliner, à partir de ce moment-là, ils ne se quitteront plus, jusqu’à la mort de Frida en 1954. Diego ne lui survivra que de 3 ans.

Les dernières années de sa vie, Frida est rattrapée par ses problèmes de santé. En 1954, on lui ampute la jambe droite à cause de la gangrène, ce qui ne l’empêche pas d’aller manifester la même année en faveur des droits des paysans, en fauteuil roulant. Elle meurt deux jours plus tard, d’une pneumonie foudroyante. Jusqu’à la toute fin, elle n’a jamais laissé son corps être une barrière, elle n’a jamais accepté d’être réduite à un corps féminin malade, un objet et une souffrance. Au lieu de ça, elle a transcendé et sublimé ce corps, comme une porte d’entrée vers un intérieur d’une grande richesse. Tant qu’elle était en vie, elle a aimé la vie à la folie, d’ailleurs, au dos de sa dernière toiles, elle écrivit « Viva la vida ».

Frida Kahlo autorretrato en la fronteraSon œuvre ne crie pas à l’injustice, et ne demande aucune compassion, elle force le spectateur à contempler la vérité, sans artifice, loin d’être enjolivée. Elle y détourne habilement les handicaps que lui causent son corps, et les transforment en un outil d’introspection, en réceptacle de sa quête, de son questionnement sur son identité. Elle interroge notamment son identité nationale et sa « mexicanité », un élément fondamental pour comprendre son personnage. Sa mère était d’origine autochtone, et elle se sentait profondément liée à son peuple et à ses souffrances, dont le traitement l’indignait et était au cœur de son engagement politique. C’est d’ailleurs un point qu’elle partage avec Diego. On dit souvent que leurs deux œuvres se complétaient en incarnant toutes les problématiques du Mexique de l’époque, car si l’œuvre de Frida exprime une identité intérieure profonde, qui exorcisait ses propres douleurs, mais dans laquelle tous les spectateurs pouvaient trouver un écho et une réponse à leurs souffrances, l’œuvre de Diego se fait le porte-parole du monde extérieur et de ses injustices.

Même en connaissant le succès, en voyageant beaucoup, en fréquentait une élite d’artistes internationaux, Frida continue toujours à se questionner sur son identité mexicaine, et sur les changements, les apaisements ou les troubles que vient y apporter son nouveau mode de vie. Loin de se laisser influencer par la modernité des États-Unis par exemple, où elle est souvent amenée à voyager, elle arbore de plus en plus fièrement ses costumes traditionnels mexicains, et cultive une appartenance qui lui apparaît comme menacée. Dans son autoportrait à la frontière, elle analyse ce qu’il reste de son identité profonde, exposée à la modernité et à l’industrie américaine.

Frida Kahlo autoportrait aux cheveux coupés 1940Mais ce qu’elle questionne le plus, c’est toujours sa féminité. En filigrane, à travers toute son œuvre, c’est toujours son rapport à son corps qui ressort. Elle en profite pour déconstruire les regards que la société porte sur elle, mais aussi son entourage et enfin, elle-même. Si Frida est devenue un tel symbole aujourd’hui, c’est surtout parce qu’elle a osé évincer tous les dictats imposés au corps des femmes, un travail entamé malgré elle par son accident, qu’elle a su récupérer à son avantage en démontrant que finalement, tous les corps de femmes sont traités comme des corps malades, handicapés, insuffisants. À travers tous ses autoportraits, elle se joue de l’ambiguïté évidente et pourtant cachée en chacun entre le féminin et le masculin.

Élevée au rang d’icône, à juste titre, Frida est encore aujourd’hui une source d’inspiration, d’admiration et de célébration. Perpétuer sa mémoire, chercher à en savoir toujours davantage à son sujet, pour mieux comprendre ce personnage, c’est chercher à se rapprocher un peu de sa force irradiante, en recevoir un peu pour soi, et en transmettre à son entourage, ou à d’autres générations. Si vous voulez en savoir encore plus à son sujet, je vous recommande vivement le biopic qui lui est consacré, avec Salma Hayek dans le rôle titre, fidèle et avec une très belle mise en scène. Vous pouvez aussi vous lancer dans la lecture de Diego et Frida, un roman de Jean-Marie le Clézio. Viva la vida !

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