Le festin de Babette de Gabriel Axel ou renaître par les sens

On est au Danemark à la fin du XIXème siècle, dans un petit village puritain, chez Martine et Philippa, deux sœurs, vieilles filles. Dans leur jeunesse, les deux sœurs, filles d’un pasteur austère et autoritaire, ont chacune du laisser passer l’amour, pour rester fidèlement auprès de leur père et de la religion. Des années plus tard, une française, Babette, vient frapper à leur porte, avec une lettre d’Achille, l’ancien prétendant de Martine, un chanteur d’opéra français, expliquant que Babette a perdu toute sa famille dans la chute du Second Empire, et qu’elle sait cuisiner. Martine et Philippa prennent donc Babette à leur service, où pendant 14 ans, elle s’occupe de leur cuisiner la même nourriture, aussi sobre et austère que leurs vies. Ces vies de privations persistent inlassablement, mais dans le groupe de prière des deux sœurs, le cœur n’y est plus, la foi autrefois si pure a laissé la place aux petites mesquineries et aux frustrations. C’est alors que Babette gagne à la loterie, et décide d’utiliser cet argent pour organiser un dîner français pour les deux sœurs et leurs amis.

Adapté d’une nouvelle de Karen Blixen, la reine danoise du conte gothique et hivernal, ce film tout en sobriété connaît de véritables moments de grâce, des instants de pur plaisir des sens, que le souvenir colore immédiatement d’un regret doux-amer. Ces villageois que Babette décide de rendre heureux le temps d’un soir, mènent une vie aride et austère, leur moindre plaisir – qu’ils estiment d’abord nécessairement coupable – aussi exaltant qu’il puisse être, les ramène à la pauvreté de leur existence. Ils sont tous vieux et hantés par le regret, une culpabilité inversée, car si c’est par respect de la religion qu’ils ont renoncé à tout plaisir, à la fin de leur vie, le sacrifice paraît bien vain, et ils sont tous bien obligés d’admettre que le festin servi par Babette ne peut pas être maléfique ou démoniaque: il est divin. En fait, ils sont forcés d’accepter que c’est ça, être vivant.

C’est un ode à l’hédonisme mis en scène avec délicatesse et virtuosité, et une sévère critique de cette institution religieuse qui interdit à ces pauvres gens de vivre. Coincés dans des interdits et des convenances ressassés depuis des décennies, ils ont tous urgemment besoin d’un peu de bonheur, mais ne savent où le chercher, et n’ont pas le droit de le demander. Seule Babette, qui l’a bien compris, et qui a vécu le faste du Second Empire, a les armes pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière. Il y a quelque chose d’épicurien dans l’expérience de ces gens, au sens où la privation permet de savourer dix fois plus ensuite. Et ces pauvres gens, après s’être tant privés, méritaient bien un tel festin pour, enfin, renaître.

Je ferai juste une mention spéciale pour la scène de duo entre Achille, le chanteur d’opéra et Martine, dans sa jeunesse. Il lui donne des cours de chant, et, ensemble, ils chantent l’Amour nous unira, se déclarant ainsi leur amour en chanson, et Martine refusant de l’accepter du même coup. Cette scène comporte à elle seule toute la problématique du film: le chant de l’amour est exaltant mais pour Martine il est déjà teinté de regret, le semblant de libre-arbitre que lui confère l’Église en la personne de son père, suffisant seulement à lui faire porter seule le fardeau de ce choix.

 

 

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