La chasse aux papillons de Berthe Morisot ou la bouffée d’air frais

Berthe morisot la chasse aux papillons« Cendrillon ravie de quitter sa cage, met sa robe neuve et ses bottillons, et bras dessus bras dessous vers les frais bocages, ils vont à la chasse aux papillons ». Je laisse ici Brassens, car notre tableau est bien plus innocent que sa chanson ! Des nuances de verts tendres, qui évoquent les belles journées de printemps à la campagne ou certaines pièces malicieuses et féériques de Shakespeare, entourent une silhouette blanche au centre de la composition: celle d’une jeune femme interrompant son activité quelques instants pour regarder le spectateur, la tête penchée sous son chapeau noir, un filet à papillons entre les mains. Un peu plus loin, à gauche de la toile, on peut apercevoir trois figures enfantines absorbées par l’amusement de la chasse aux papillons.

À part ces quelques personnages, c’est une nature foisonnante à son apogée qui envahit l’espace de la toile. La composition du tableau est ingénieusement répartie de manière à ce que les figures humaines et la nature se fassent écho. Ainsi, à la droite de la jeune femme en blanc, un jeune arbre lui fait pendant. De même que l’espace occupé par les enfants en bas à gauche de la toile répond à la place qu’occupe l’arbre en haut à droite. Tout en ce lieu est au complet: l’humain est en parfaite harmonie avec la nature.

Ce célèbre tableau de Berthe Morisot incarne parfaitement les aspirations du groupe des impressionnistes. Vu de loin, on croirait à une photographie, et plus on se rapproche, plus le foisonnement de détails prend le pas sur l’ensemble, laissant chaque feuille, chaque brin d’herbe, se déployer dans l’espace. Peint en 1874, et maintenant exposé au musée d’Orsay, on ne pourrait mieux imaginer saisir les impressions de l’instant. Un bel instant printanier, un dimanche à la campagne, sujet prisé de la vie moderne, mais aussi un moment entre femmes.

Berthe Morisot est une très grande peintre, sans doute l’une des femmes artistes les plus étudiées (c’est-à-dire, les plus prises au sérieux) aux côtés de Frida Kahlo et Camille Claudel. Elle n’a rien à envier à ses collègues impressionnistes masculins. L’univers qu’elle dépeint dans ses tableaux est effectivement un univers féminin, elle montre la vie des femmes de son époque, sans y porter de jugement, et cela fait aussi partie de la modernité qu’elle apporte à l’histoire de l’art. Car même si les critiques de son époque ont bien évidemment déprécié la valeur de ce monde féminin, et même si ces figures de femmes sans cesse ramenées à l’enfance et à l’espace domestique mettent le doigt sur une inégalité bien réelle, il n’empêche que c’était leur vie, et que leur donner un intérêt et un espace de représentation dans la peinture, ça aussi, c’était moderne.

La jeune femme au centre de la toile, c’est Edma, la sœur de Berthe Morisot, qui pose régulièrement pour elle. Le regard échangé entre les deux sœurs, que nous ne voyons qu’à moitié, c’est celui de la complicité par laquelle elles nous invitent à plonger dans le tableau, dans le cocon de cet entre-soi féminin, parce qu’en attendant de pouvoir dire stop, c’est un bon début de pouvoir dire qu’on existe.

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