Brueghel, Calamy et moi

De l’humain et de la culture

Je me souviens de la semaine qui a précédé le premier confinement, l’an dernier : alors que les longues semaines grisâtres de l’hiver m’avaient privée de toute énergie, et que j’étais prise dans le tristement célèbre engrenage du « métro-boulot-dodo », le printemps était revenu, et avec lui, la vie et la culture. J’avais passé la semaine à profiter de chaque moment de libre pour aller au musée, faire des projets de voyages en Italie, boire des verres avec des amies… Je me souviens de la très belle exposition sur Otto Freundlich au musée de Montmartre, suivie par une lecture en plein air dans les jardins du musée, en plein soleil, avec une bonne tasse de thé au jardin. Tout avait l’air simple, à l’époque. Un parfum de légèreté flottait dans l’air encore frais de début de printemps. Un parfum trompeur…

Quand le confinement nous est tombé dessus, j’ai eu une première phase de rejet, de refus. L’enfermement me paraissait inconcevable, inacceptable, et particulièrement douloureux à cette période particulière de l’année, où le bleu du ciel était rarement parsemé de doux nuages flottant calmement comme des moutons endormis, et où les cerisiers étaient en fleur. Mais, rapidement, j’ai arrêté de lutter, je me suis dit que ça valait la peine de faire un gros effort, une fois dans notre vie, que c’était un moment à part, une parenthèse ; et que, pour les gens qui, comme moi, avaient la chance d’avoir des conditions de vie plus que correctes, et un confort domestique acceptable, ce serait une occasion unique de se ressourcer, prendre le temps de faire tout ce qu’on avait toujours voulu faire, sans jamais en trouver le temps. Je me suis même dit que ça pourrait être le moment de changer le monde, de renverser le capitalisme patriarcal…

Ah ça… On a trouvé de quoi s’occuper avec enthousiasme au premier confinement, personne ne pourra nous l’enlever. Mais maintenant ? Un an plus tard (ressenti cinq ans), il n’est plus question de se satisfaire de faire des puzzles et de lire toute la Recherche du temps perdu, d’applaudir les soignants à 20h et de faire du coloriage. Un an, c’est beaucoup.

En un an, on change. La vie en nous se développe par tous les moyens qu’elle trouve. Aujourd’hui, elle trouve difficilement. Où en sommes-nous par rapport à l’année dernière ? On peut aller au travail, mais on n’a pas le temps de faire les courses, les enfants, dès l’âge de 6 ans, portent un masque. On a du mal à se parler, à se comprendre, je trouve, que ce soit avec ses collègues de bureau ou avec sa famille. Notre seul exutoire, c’est la patience, et tout le monde sait qu’elle a des limites.

Le printemps est revenu, et c’est beau. Alors, de mon côté, je n’arrive plus à attendre chez moi. Je n’arrive plus à me concentrer, ni à lire, ni à écrire, ni à travailler correctement. Nous allons au travail telles des machines qui tournent à vide. Je ressens un assèchement, une grande soif de culture, de musées, bien sûr, de salles de cinéma, de théâtres ; mais pas que : de contact humain, de rencontres, de salles de classe, de sourires, de restaurants, de voyages… Et j’ai peur aussi, peur qu’à force d’attendre comme ça, assis, sans bouger, on reste bloqués, figés ; peur que ça ne soit soudain plus une parenthèse, mais juste la vie. J’ai peur quand j’entends « le masque, ça va rester », ou « non essentiel », ou « couvre-feu décalé à 19h pour s’adapter à l’heure d’été », ou « action inutile et dangereuse pour notre patrimoine fragile »

Alors je regarde du côté des théâtres. Des théâtres occupés, des théâtres vivants. Depuis quelques semaines, des lieux culturels, un peu partout en France ont repris vie après des mois de vide, pour devenir des lieux de revendication occupés par des artistes, des acteurs, des techniciens, des étudiants, etc. Ce mouvement a été globalement médiatisé comme irresponsable et égoïste, comme « par et pour les gens de la culture », à l’instar des nombreuses prises de parole à l’occasion de la 46ème cérémonie des Césars le 12 mars dernier.

Pieter Brueghel l’Ancien , Paysage d’hiver avec trappe aux oiseaux, 1565, musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Pour ma part, je suis certes étudiante dans le milieu de la culture, mais je suis surtout une grande amoureuse de la culture. Je me souviendrai toujours de la première fois où j’ai vu le Paysage d’hiver avec trappe aux oiseaux de Pieter Brueghel l’Ancien, la galerie des préraphaélites à la Tate Britain de Londres, Le Porteur d’histoires d’Alexis Michalik au théâtre, Gérard Depardieu en Cyrano de Bergerac… La culture n’est peut-être pas un « produit » de « première nécessité », elle n’est pas essentielle à la survie, mais elle est essentielle à la vie. Une vie saine et équilibrée a besoin de culture. Accuser d’égoïsme ou d’élitisme les gens de la culture en dit long sur la morale utilitariste de notre société, parce que la culture est faite pour tout le monde, et elle se partage à l’infini, contrairement aux comptes Netflix. Militer pour la culture, c’est militer pour la vie.

Laure Calamy a reçu, lors de la dernière cérémonie des Césars, le prix de la meilleure actrice pour son rôle dans Antoinette dans les Cévennes, un film de Caroline Vignal que j’ai eu la chance de voir au cinéma juste avant la fermeture des institutions culturelles en octobre dernier. C’est la première scène du film qui m’a le plus marquée : celle où l’héroïne, institutrice interprète Amoureuse de Véronique Sanson à la kermesse de l’école dans une magnifique robe argentée. L’actrice y est éblouissante de drôlerie et de décalage assumé. Ce sont ces mêmes qualités qui avaient fait de son personnage l’un des plus intéressants de la série Dix pour Cent. Après avoir reçu son César, elle a prononcé ces mots qui m’ont beaucoup touchée : « Laissez-nous assouvir notre soif de sens ou de non-sens, laissez-nous exulter devant des œuvres d’art, laissez-nous nous exiler dans nos imaginaires, laissez-nous entendre ce qui fait de nous des êtres humains. »

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